Le piège du numérique : réponse à M. Mallette

Voici ma réponse, rédigée spontanément le 6 février 2020 aux petites heures du matin à un billet de John Mallette (Le Poète Prolétaire) qui m’avait interpelé sur le site des 7 du Québec. Je réalise, une pandémie plus tard, alors que nous sommes en plein cœur de la crise sociale, toute la profondeur et la pertinence de ce bref échange.


Je vous entend !

J’ai étudié en informatique, très convaincu dans ma jeunesse que la technologie allait améliorer nos vies, multiplierait le potentiel humain et ouvrirait des possibilités pour l’auto-détermination des hommes. Ma déception fut terrible. J’ai longtemps blâmé l’inconscience, la passivité endémique de mes semblables. J’ai longtemps cherché (pendant vingt ans) ce qui ne fonctionnait pas.

Le phénomène que vous décrivez est absolument intelligible. Je ne suis pas « marxiste », au sens de la doctrine du marxisme culturel « militant » (toute doctrine est de toute façon déjà un égarement), mais je peux vous assurer — après deux décennies à me questionner, à errer et à fouiller — qu’il faut impérativement retourner au texte de Marx pour saisir à la racine ce qui se produit en ce moment sur ce globe. La dégradation du rapport social, du rapport à la nature, le remplacement progressif des humains par les machines, la corrosion de toute humanité dans l’homme, tout cela a été explicité en profondeur, dans les déterminations matérielles très concrètes, dans les travaux de Marx et d’Engels. Pas étonnant que l’histoire du 20e siècle se soit caractérisée par un effort inouï des classes capitalistes pour enterrer la théorie marxiste sous les kilo-tonnes de cadavres de l’imposture bolchévique et le militantisme « marxiste » écervelé qui lui succédèrent.

Marx distingue le travail mort (gain de productivité obtenu par l’emploi des machines) du travail vivant (travail humain). La contradiction essentielle (et éventuellement fatale) du capitalisme se situe précisément sous ce rapport travail mort/travail vivant : pour rester compétitif sur le marché, le capitaliste doit investir une part de plus en plus importante de son capital dans les machines et réduire les salaires. Les machines augmentent la productivité du travail humain : plus d’unités produites par heure de travail vivant, donc plus d’unités produites à moindre coût. Et c’est là le drame : pour toute production le taux de profit par unité a tendance à baisser. Il faut donc toujours produire plus pour le même profit. Donc plus de machines, moins de salaires. Mais il y a un seuil où cela ne peut simplement plus fonctionner. C’est le drame que nous vivons en ce moment.

Les implications de ce développement sont colossales, mais tout cela est parfaitement intelligible. Et le plus intelligible que j’aie trouvé en la matière, le seul qu’il m’ait été donné de trouver qui ne s’égare pas en tergiversations inutiles, qui va directement à la racine des choses, c’est Karl Marx.

C’est toute la société qui est en décomposition, M. Mallette. Les gens sont tellement préoccupés par l’argent, par le travail, par la valorisation narcissique pour compenser leur vie dégradée et réduite au travail et à la consommation, qu’ils négligent tout ce qui fait d’eux des êtres humains. La façon dont on traite les vieux est littéralement immonde. Les maisons de retraite sont de véritables mouroirs. Nos gouvernements légifèrent pour permettre l’euthanasie (« l’aide médical à mourir »), et en parallèle on réduit le financement pour les soins aux aînés. Résultat presqu’immédiat : la vie devient tellement intolérable pour les vieux qu’ils demandent eux-mêmes à ce qu’on abrège leurs jours. Et on trouve ça normal.

Féminisme, LGBTisme (droits de minorités), contraception, IVG, immigration, géopolitque du chaos, dictature climatique, etc. : tout ça n’est compréhensible qu’à la lumière de la critique radicale de l’économie politique, que du point de vue de la lutte entre la classe exploitante et la classe exploitée, lutte idéologique, économique, politique, policière et militaire impitoyable dont les signes sensibles ne feront que se multiplier dans les années qui viennent.

Le capital est un rapport social, celui de l’exploitation salariée ; le capital a déjà amorçé sa crise terminale : nous, hommes et femmes de chair et de sang, sommes les extrémités organiques de cette crise permanente, c’est dans notre corps et notre âme que nous la ressentons chaque jour. Mais tout n’est pas perdu : les gens se rendent bien compte qu’il y a quelque chose qui ne marche pas.

Je ne pensais pas écrire un aussi long commentaire. Je tenais seulement à répondre à votre question : Oui, je vous entends. Non, vous ne parlez pas dans le vide. Je comprends parfaitement de quoi vous parlez. Tout ça est certes désolant, mais ce n’est pas fortuit. Je voulais seulement ajouter qu’il est possible de comprendre très clairement ce qui se passe. Et comprendre, c’est déjà moins subir. Je sais aussi que Marx a eu son image passablement salopée dans le dernier siècle, et que l’évoquer fait dresser le poil à plusieurs. Il faut le lire pour comprendre pourquoi il en est ainsi.

Un bon départ en la matière est de partir d’où Marx est lui-même parti : la critique de l’économie politique et de la philosophie hégélienne. Lisez les Manuscrits de 1844. La traduction d’Émile Bottigelli de 1972 aux Éditions Sociales est relativement facile à trouver sur Internet. C’est un bon tour d’horizon des théories de l’économie classique, le cœur battant de l’idéologie dominante depuis la révolution industrielle.

Sinon, regarder quelques vidéos de Francis Cousin sur YouTube peut aider à situer la pertinence de l’oeuvre de Marx par rapport à l’actualité. Cousin n’est pas « dangereux » (il ne cherche pas à endoctriner) et il donne beaucoup de références historiques et bibliographiques. C’est une bonne introduction.

Qui sait, peut-être que nous ne sommes pas seuls ?

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Published by Bigue Nique

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2 thoughts on “Le piège du numérique : réponse à M. Mallette

  1. … Marx a eu son image passablement salopée dans le dernier siècle, et que l’évoquer fait dresser le poil à plusieurs. Il faut le lire pour comprendre pourquoi il en est ainsi.

    La blague à Toto ! Chouchouté et omniprésents dans l’enseignement supérieur, promu jusque dans les berceaux du capitalisme (Burgess, Philby, Marcuse, Sonntag…) le tovaritch Marks (houizoute spène-sœur) est diabolisé comme un bouteille de kaka-kala.

    Itse hœu longue houai tout tipe’hrairie…

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